
Le 30 mars 1942 : à 5 h du matin, Odile NEUBURGER, sa sœur Annie et leur mère Anna quittent leur appartement du 30 rue Scheffer à Paris. Direction, la Gare de Lyon, puis arrêt à Chalon, et avec l’aide d’un passeur, la zone libre. Pour Odile c’est la deuxième fois. En juillet 1941, déjà, elle avait tenté l’aventure. Mais c’était pour voir ceux de sa famille et de la famille de son fiancé qui s’étaient réfugiés au Sud. Cette fois-ci c’est définitif. Il y a 15 jours les Allemands ont frappé à la porte de l’appartement au lever du jour pour arrêter son père. Ils sont allés au 1 avenue Maunoury et sont tombés … sur d’autres Allemands. C’était bien l’appartement des NEUBURGER, mais depuis janvier 1941, il avait été réquisitionné. Le concierge a été 30 rue Scheffer dans la foulée prévenir Albert NEUBURGER, qui se trouve maintenant chez son beau-frère Louis BAUR, rue du Paradis à Marseille.
Il y a quelques jours, Odile est allée chez Hélène, sa « Mieux-Aimée » lui dire qu’elle partait.[1]
Pendant les trois ans passés en zone libre, Odile a beaucoup écrit. A Hélène avant tout, mais manquent toutes les lettres qu’elle lui a écrites après le 1er septembre 1943, même si les réponses d’Hélène montrent à quel point ces lettres ont été importantes pour elle.[2] En dehors des lettres à Hélène[3] ont été retrouvées 185 cartes lettres à son fiancé, prisonnier pendant cinq ans au Stalag de Stablack, 44 lettres à son amie Gisèle GUÉRONIK, née SCHWARTZ (alias Bibi), connue plus récemment, dont le mari avait été déporté par le premier convoi vers Auschwitz le 27 mars 1942, et qu’Odile s’efforçait de réconforter en adoptant un ton plus léger que celui dont elle usait dans ses lettres à Hélène.[4]
Quelques lettres d’elle à son amie Annette DREYFUS BENACERRAF ont été publiées dans un ouvrage[5] de cette dernière, ainsi qu’une description de ses retrouvailles en 1944 avec François JACOB, futur Prix Nobel de Médecine, qu’elle avait aimé et qui l’aimait toujours, même si elle devait lui préférer Jacques HYAFIL, au caractère plus doux et avec qui elle s’était engagée avant-guerre[6].
Enfin aux lettres s’ajoutent de nombreuses notes prises par Odile dans un cahier, notamment au moment de la libération de Paris et de Lyon, peut-être destinées à être un jour incorporées à son roman autobiographique La Belle Étoile.
Odile n’a pas été une résistante ni une martyre, et dans leur exode en zone libre, ses parents ont eu la chance d’avoir les ressources suffisantes pour vivre le moins mal possible, malgré les dangers. Mais l’ensemble de ces écrits constitue une mine d’informations sur ce qu’avait pu être, dans des conditions plus clémentes que celles qu’ont connues d’autres réfugiés, la vie d’une très jeune femme de la bourgeoisie israëlite de l’époque, séparée pendant cinq ans de celui qu’elle aurait du épouser le 16 mai 1940, emplie de la vitalité et des peines de son âge.
C’est la conviction qu’il y avait au sein de tous ces écrits un témoignage digne d’être transmis qui est à l’origine de l’effort pour reconstituer, sous la forme d’un Journal ou d’une Chronique, ce que fut la vie d’Odile, ses émotions, ses moments d’espoirs et ceux où le découragement provisoirement l’étreint, sa transformation heureuse lors de son dernier déménagement en une fille de la campagne, aux amitiés ouvrières et paysannes, bien loin du monde qui a peuplé ses années d’adolescence. Il a fallu choisir les extraits pertinents, les combiner entre eux, assurer des transition, et souvent éclaircir un langage codé qui aurait rendu la compréhension impossible .
Le Journal d’Odile NEUBURGER ainsi reconstitué commence le 31 mars 1942 à 2 heures du matin, depuis la Gare de Lyon -Perrache, où Odile et sa famille, épuisés, viennent d’arriver après avoir traversé la ligne de démarcation. Il se termine le 12 octobre 1944, quelques jours avant le retour d’Odile à Paris libéré. Un épilogue en partie écrit par Antoine, son fils aîné, qui a édité l’ouvrage, évoque l’attente de la libération de son fiancé, prisonnier en Allemagne, le mariage avec celui-ci, et se termine par une gentille auto-caricature écrite par Odile décrivant la banalité des premiers bonheurs et des premières disputes du jeune couple[7].
[1] Voir Odile NEUBURGER, La Belle Etoile – Roman autobiographique, chapitre 5 Le goûter chez Hélène.
[2] « Je t’aime de toutes mes forces, ma Mieux-Aimée chérie. Aime-moi toujours autant, et soit toujours pour moi le havre de confiance et de consolation que tu as été pendant ces années si troublées. » écrit Hélène le 10 février 1944, un mois avant son arrestation. Et sa dernière lettre, le 1er mars 1944 se termine par ces mots, écrits de plus en plus gros : « Je t’aime, je t’aime, je t’aime ».
[3] Les lettres retrouvées ont été restituées à Odile quelques jours avant son mariage par Denise, une des deux sœurs d’Hélène),
[4] Ces lettres ont été restituées par Gisèle à mon père Jacques HYAFIL après la mort de ma mère à 44 ans le 22 mars 1965.
[5] Annette DREYFUS-BENACERRAF, « L’Odyssée d’une jeune fille de bonne famille -Paris XVIe 1940 – Stockholm 1980 », Editions Tiresias,1997 retrace l’exode d’Annette, sa fuite vers l’Angleterre, puis les Etats-Unis, son mariage avec Baruch Benacerraf, et la réception à Stockholm de celui-ci pour l’octroi du Prix Nobel de Médecine22
[6] François JACOB, « La Statue Intérieure », Editions Odile JACOB, 1996
[7] « J’ai réfléchi à ce que serait ma réaction lors du retour de Jacquot, et je me disais que je n’aspirais qu’à la banalité. » Lettre à Hélène, 14 juin 1943