De 1929 à 1938, Odile et Hélène ont partagé le même pupitre au cours Boutet de Monvel où elles effectuent toute leur scolarité. Elles appartiennent à cette même bourgeoisie israélite qui a pour la République une reconnaissance infinie, parce que, laïque, elle les considère comme ses enfants au même titre que des citoyens d’autres confessions ; une bourgeoisie qui a versé son sang pour la France pendant la grande guerre, et qui, passée tout naturellement de l’étude de la loi divine à celle des humanités et des sciences, la sert dans les entreprises, les tribunaux et les ministères, où elle occupe de hautes responsabilités.

Polytechnicien, chimiste hors-pair, Raymond BERR, le père d’Hélène est Vice-Président Directeur Général des Établissements Kuhlmann, l’une des plus importantes entreprises chimiques Françaises.

Centralien, mais surtout musicien, le père d’Odile abandonne la voie scientifique et rachète une maison d’éditions musicales, avec laquelle il publie les œuvres des compositeurs de l’époque, notamment son ami Arthur HONNEGER.

Hélène comme Odile ont des familles à ramifications multiples. Du côté d’Hélène, par la branche BERNCASTEL, on trouve une parenté éloignée avec Adèle, la grand-mère de Marcel Proust, une cousinade avec les WEILL-RAYNAL et par extension avec les LAZARD. Du côté paternel d’Odile, par la branche WEIL, c’est une parenté plus proche avec Nathé, le grand-père de Marcel[1]. Il y a aussi Henri BERGSON, qui a épousé Louise une tante d’Odile et dont les NEUBURGER sont très proche, Emmanuel BERL, son cousin Henri FRANCK, et son oncle Emmanuel LANGE[2]. Du côté maternel, ce sont les familles BAUR et WEIL, avec leurs alliances multiples : Raymond LINDON dont la mère est une sœur du constructeur André CITROËN, Pierre DREYFUS dont le père est le Capitaine Alfred DREYFUS.

Hélène et Odile voient les mêmes amis, vont dans les mêmes bals, ont les mêmes danseurs.

Au-delà de la proximité sociale, il y a la complémentarité des tempéraments. Les deux amies sont timides et pudiques, mais ces caractéristiques se manifestent de façon opposée. Même si elle ne dédaigne pas les plaisirs de l’adolescence, et si avec sa famille elle fait quelques voyages ou va aux sports d’hiver, Hélène cultive sa vie intérieure, s’enracine au Vivier, la propriété familiale située à 40 km de Paris, et développe une maturité peu commune pour son âge. Odile au contraire, et c’est sans doute ce qui attire Hélène, lutte contre sa timidité en jouant les affranchies, virevolte, fait mine de s’intéresser aux garçons, s’intègre à des bandes d’adolescents de son âge, part l’été à la montagne, en Normandie, en Angleterre, au Pays basque. Les jeunes filles s’attirent l’une l’autre à la fois parce qu’elles partagent les mêmes valeurs et parce qu’elles trouvent en l’autre ce qu’elles aimeraient avoir en elles.


[1] Nathé WEIL était l’oncle de Laure LAZARUS, grand-mère d’Odile, laquelle avec sa cousine Jeanne (la future Madame PROUST) jouait le rôle de maîtresse de maison dans la maison d’Auteuil du frère de Nathé, l’oncle Louis WEIL.

[2] Mathilde NEUBURGER, une autre tante d’Odile, a épousé Oscar LANGE.