Lettre à Annette DREYFUS – BENACERRAF alias PICKSY TWO (Odile était Picksy ONE) [1]
Le retour de Jacquot (reproduite dans le livre « L’Odyssée d’Une Jeune Fille de Bonne Famille, Annette Dreyfus Benacerraf, Ed. Tirésias, 1980, pp 138-139)
[1] Surnom attribués par Simon et Jean Nora lors de vacances à Chamonix Les Tines en juillet 1937
Le 1er juillet 1945.
Ma Picksy,
Je t’ai abandonnée pendant de longs jours, mais c’est qu’entre-temps, j’ai eu la plus grande émotion de ma vie : Jacques est revenu. Je ne vais pas commencer à te raconter mes impressions, la joie presque douloureuse du premier contact, car il me faudrait au moins deux cents pages. Les premiers jours, mon bonheur a dépassé tout ce que je pouvais imaginer. J’ai cru que l’Odile de ces cinq dernières années était balayée pour toujours, comme une vieille défroque, dont je me serais débarrassée. Et puis cela s’est passé comme je l’avais pensé. Le premier enthousiasme est tombé, faisant place à un bonheur calme, tranquille, toujours un peu endolori, mais au fond plus confortable, car je m’y sens mieux dans mon élément.
Il faut tout de même que je te raconte la première rencontre. Elle a eu lieu dans le métro ! Mais à ce moment-là, j’étais déjà prévenue. Maman m’avait annoncé quand je suis rentrée à la maison pour dîner qu’il venait d’arriver au Bourget et devait être dirigé sur le Vel d’Hiv. Immédiatement, je me suis sentie des jambes de fromage à la crème mais, ne perdant tout de même pas toute présence d’esprit, j’ai vite été chausser mes talons les plus plats et faire disparaître toute trace de rouge à lèvres. Nonobstant quoi, je suis partie, comme un dard, en direction du Vel d’Hiv, suivie de Papa suant et soufflant qui avait peine à maintenir le rythme. Nous nous engouffrons dans le métro. Arrivée à la station Grenelle, ligne aérienne, je fends la foule, je me casse le nez contre une sortie fermée, je trépigne, je reviens sur mes pas. Pendant ce temps, le métro disparaît, découvrant le quai d’en face. Et moi de crier à Papa, de plus en plus ruisselant : « Dépêchons-nous, car j’aperçois déjà sur l’autre quai un prisonnier avec son baluchon, ce qui prouve qu’ils ont commencé à sortir. » Mais, ô stupeur, un nouveau coup d’œil me révèle que le prisonnier en question était entouré de Mme Hyafil et de ma future belle-sœur Fernande. C’était Jacques, ni plus ni moins. À ce moment, il m’aperçoit également et nous voilà poussant des cris inarticulés en nous tendant les bras par-dessus la rame du métro. Je t’assure que l’espace qui séparait les deux quais me semblait plus infranchissable que les milliers de kilomètres qui ont été entre nous pendant cinq ans.
Enfin, mus par un commun ressort, nous nous sommes précipités vers nos sorties respectives et c’est devant la contrôleuse des billets, pudiquement effarée, que nous avons fait notre jonction. Le reste se passe de commentaires.
Jacques, quoique n’ayant pas beaucoup changé en apparence, est rentré très fatigué, car il a été très malade à la fin de sa captivité, pleurésie + rougeole + sous-alimentation. En effet, un spécialiste des poumons qu’il a été voir à son retour a dit qu’il ne lui en restait rien, mais qu’il lui fallait sans faute six mois de repos intégral, chaise longue, sieste de deux heures après chaque repas, une heure de sortie en tout par jour. Par contre, il ne lui a pas interdit de se marier. Donc, nous nous marierons le 24, au temple de la rue Chasseloup Laubat, dans la plus stricte intimité, entre famille et amis proches. Mais je mets tout de même ma vieille robe de mariée blanche.
Ensuite, je pars avec Jacques à la montagne. Je ne sais d’ailleurs pas encore où et c’est le problème qui me tracasse le plus, car c’est la croix et la bannière pour trouver un hôtel où il y ait de la place. Si seulement nous avions pu obtenir des visas pour partir en Suisse. Mais c’est impossible. Au mois d’octobre, nous tâcherons de trouver un logement à la campagne, peut-être là où j’étais l’année dernière, parce que j’ai la possibilité de m’y ravitailler et de m’y chauffer. Puis, au mois de janvier, nous reviendrons à Paris, où un nouveau problème se présentera, celui de trouver un appartement. Mais à ce moment-là, pourvu que Jacques soit rétabli, le reste m’est égal. C’est tout de même de la malchance qu’il soit revenu aussi handicapé. Il n’y a pas à dire, les épreuves ne veulent pas s’arrêter. Enfin, personnellement, cela ne me déplaît pas de partir six mois en dehors de Paris, car j’adore la campagne. Mais pour lui, cela développe le complexe d’infériorité qu’il a contracté en captivité. Je pense que sa dépression morale correspond à sa dépression physique et qu’elle disparaîtra quand il se sentira mieux, mais c’est terrible la conception pessimiste qu’il s’est faite de la vie.
Ma Picksy chérie, une lettre de toi me comblerait de joie.
Je t’embrasse bien tendrement, ainsi que Barouk et toute ta famille. Vous allez tous bien me manquer à mon mariage.
Odile