Lundi 28 septembre 1942, , Gémenos

Papa et Maman m’ont pêchée au passage avant-hier et nous sommes retournés directement à Gémenos. C’est un pis aller, mais on est irrésistiblement attiré par l’endroit où on a accumulé le plus de petites habitudes. En ce moment, il n’y a rien de tel que la routine pour vous donner l’illusion de la stabilité. Nous avons retrouvé les mêmes chambres, la même table, et il me semblait que les choses allaient sortir d’elles-même des valises pour reprendre automatiquement lles même places, dans l’armoire, sur les étagères, dans les tiroirs. Que ne l’ont-elles fait !

À partir de la semaine prochaine, je vais être sur les dents. C’en est fini de ma vie de dilettante : je vais travailler. Tout arrive ! Je ne vais pas gagner ma vie mais c’est tout comme. Je ne sais quel bon vent m’a poussée, mais pendant mon séjour à Marseille, je me suis rendu compte que cela ne pouvait durer ainsi, et comme je n’avais pas le cœur à me lancer dans des études quelconques, j’ai été mettre mon manque de capacité à la disposition de l’organisme dont s’occupe Oncle André à Paris. Et le mieux, c’est qu’on a trouvé à utiliser ce manque de capacité.

Mes fonctions seront diverses. D’une part je ferai quasiment un stage d’infirmière en servant d’assistante à trois médecins qui ont un cabinet de consultation au centre même de l’œuvre. D’autre part je remplirai les fonctions de vague secrétaire en faisant un travail de classification et de paperasserie quelconque.. Enfin je m’occuperai de placer des enfants dans des familles nourricières. Cela prendra beaucoup de temps et je serai obligée de prendre une grande partie de mes repas au restaurant.

Daniel[1] m’a très gentiment offert ses services pour me conduire dans les bistrots à 18F à partir de mardi. Le samedi, dimanche et lundi, je resterai à Géménos et je travaillerai mon piano, l’allemand (qui m’est indispensable pour ce que je vais faire) et j’apprendrai à taper à la machine.

Je suis enchantée. J’ai déjà commencé en partie cette semaine mon stage d’infirmière. Les premiers jours, pas grand-chose à faire : j’ai bavardé toute rougissante sur le coin de ma chaise avec les docteurs qui sont charmants. Le lendemain au contraire de 8h ½ à 1h-1/4, je n’ai pas arrêté. C’était le jour de consultation des adultes et j’ai vu défiler une soixantaine de malheureux pouilleux. Je sortais leurs fiches, je faisais l’appel, je les emmenais se déshabiller, je leur tendais le pot de chambre et il fallait que j’analyse ce qu’ils me rendaient, je les pesais, les mesurais, je répondais à tous les docteurs à la fois, je me noyais dans une armoire à médicaments où l’on m’envoyait chercher un tube ou un flacon entre mille autres rangés au hasard. La simple sensation de me rendre utile me donnait plus de joie que je n’en avais eu depuis longtemps, et j’aurai embrassé lmes pouilleux s’ils n’avaient eu la gale.

Vendredi 9 octobre 1942, Gémenos

Je pars le mardi matin à 7h ½ de Gémenos pour n’y revenir que le mercredi soir, et je repars de nouveau du jeudi après-midi au vendredi soir. Samedi, dimanche et lundi je travaille pour moi.

Je commence à bien connaître Marseille, surtout les vieux quartiers et la banlieue, et je m’y attache de plus en plus. Je déambule parfois du matin au soir, mais lorsque je suis un peu fatiguée, mes trois jours de Gémenos suffisent à me remettre d’attaque. Tout ce que je regrette, c’est de ne pas avoir commencé ce métier plus tôt, en particulier l’année dernière sous la direction d’Oncle André. Attention : si cela dure encore longtemps, Jacquot finira par me retrouver sous la coiffe d’une sœur de charité …

Samedi 10 octobre 1942, Gémenos

J’ai reçu LA carte-lettre d’Hélène qui m’écrit qu’après des marchandages odieux, son père a fini par être libéré[2].  Comme j’aimerais être avec elle en ce moment ! Mais je le suis d’une certaine façon puisque l’une et l’autre, dans des rôles différents, nous travaillons pour la même organisation, avec le même souci d’alléger des douleurs, hélas, la plupart du temps inguérissables.

De mon côté, je suis en train de gagner mon paradis. Je n’ai pas une passion pour le métier d’infirmière. Mais pour ce qui est de l’assistance sociale, de la Croix Rouge, je suis encore tout feu tout flamme. Il faut me voir évoluer en blouse blanche au milieu de tous mes pouilleux

Une image contenant habits, personne, Visage humain, Style rétro

Description générée automatiquement Odile Assistante sociale à Marseille

En peu de jours, j’ai complété mon éducation et je crois qu’extérieurement tout au moins, je n’ai plus rien à connaître des hommes. Je les ai vus sous toutes leurs coutures, et franchement, ça ne me dit rien du tout. Je finirai par prendre le voile, et ça s’accordera avec ma nouvelle vocation, dont le premier effet a été de me couper les ongles ras. Adieu vernis et griffes vermeilles. On m’a encore une fois changée. Il faudrait me voir déambuler dans les vieux quartiers à la recherche de quelque famille SIMONOVITCH qui se terre sous les combles, ou tourner quatre fois autour de la prison sans trouver la porte jusqu’à ce qu’un gendarme hilare et apitoyé me la désigne … sous mon nez. Je suis encore un peu gougourde mais j’ai fait des progrès depuis le temps où je serais rentrée sous terre plutôt que de demander mon chemin à un patient. Malgré mon teint perpétuellement cramoisi, j’arrive à me donner un air désinvolte.

Je travaille de 8h ½ à midi et ½ et de 2h1/2 à 7h.  J’en suis ravie. Mes petits docteurs me racontent des histoires grivoises sous prétexte de faire mon éducation médicale. Bonne élève, comme toujours ( !) je n’en perds pas une miette, tout en affectant de n’écouter que par politesse. Je songe d’ailleurs à me faire un chignon constipé pour être plus dans le ton et les rafraichir par la même occasion, si tant est qu’ils en ont besoin, car ils ne sont pas très vindicatifs.


[1] Ami de Michel Weill « qui ressemble à Jacquot »

[2] Raymond BERR a été libéré du camp de Drancy le 22 septembre, après paiement d’une rançon par la société Kuhlmann dont il était le Vice-Président – Directeur Général, jusqu’à ce que, en raison des les lois raciales du gouvernement de Vichy, la société soit obligée de le démettre de ses fonctions. Chimiste hors pair, il continuera cependant à collaborer avec cette dernière depuis chez lui en tant que conseiller.