Le texte ci-dessous est extrait de : Odile Neuburger, « La Belle Etoile », à paraître aux Editions Transmettre fin 2026.
Odile – Quelquefois (ne te moque pas de moi), j’ai envie d’écrire quelque chose … , ne serait-ce que pour crier ma peine à la face du monde. De ce monde hostile ou bienveillant, mais toujours extérieur, dont je voudrais prendre chaque être à part pour le mettre dans ma peau et lui faire comprendre une bonne fois la définition du mot « juif ».
Hélène – Et pourquoi ne le ferais-tu pas ? J’ai toujours pensé que tu écrirais un jour ou l’autre
Odile – Tu ne trouves pas cela horriblement prétentieux de ma part ?
Hélène – Mais non, voyons, si l’on a quelque chose à dire.
Odile – Mais voilà justement ce qui me désole : tant que je n’avais rien à dire, je me sentais pleine de velléités littéraires, je cherchais un sujet sur lequel exercer mon style, et maintenant que j’en ai un qui me tient à cœur, je ne peux plus aligner trois mots. Pour dire la vérité, Hélène, j’ai déjà pas mal réfléchi à la question, et cela me tracasse réellement. C’est beaucoup plus compliqué que je ne le pensais de devenir écrivain. D’abord il faut trouver une formule.
Hélène – Eh bien, dans ce cas particulier, il faut évidemment que ce soit un roman [ou] un récit …
Odile – Si c’était un récit, il faudrait que je raconte tous les évènements et toutes les personnes avec l’intégrité que réclame la réalité, que j’appelle les gens par leur nom, y compris moi-même, etc … C’est très gênant car je ne leur demande pas leur avis. Cela frise l’indiscrétion. Et d’autre part, on ne peut pas condenser les évènements de plusieurs années dans un livre sans faire quelques coupures, voire des soudures qui sont elles-même des entorses à la vérité.
Hélène – Alors pourquoi pas le roman ?
Odile – Parce que malgré tout je ne me sens pas capable d’écrire quelque chose qui ne soit pas la vérité dans son essence. Je ne me sens pas en mesure de faire parler quelqu’un qui ne soit pas moi. Et puis je dois te dire que j’ai essayé. Et cela faisait factice et poseur au possible. Il m’a suffi d’en relire trois pages pour en rougir jusqu’à la racine des cheveux et jeter le tout au feu.
Hélène – Alors je ne vois qu’une seule solution : travestir ton récit.
…
Odile – Il n’y a pas que cela. D’abord tu me connais, si je commence à écrire, je me mettrai tout entière dans mon livre, ce serait plus fort que moi. Et cela doit être horrible de mettre ainsi son âme à nu devant le public. Chaque fois que je rencontrerai un de mes lecteurs présumés plus tard, je ne pourrai pas m’empêcher de penser qu’il me voit en transparence. Je ne comprends pas comment les auteurs peuvent supporter cela. Et d’autre part, je sais que je me laisserai emporter en dehors de mon sujet. Je vois d’ici tous les écarts que je ne manquerai pas de faire, un souvenir en appelant un autre. Tu sais que j’ai toujours eu la spécialité de me perdre dans un fouillis inextricable de petits détails. J’écris comme on fait un voyage en auto, en m’arrêtant à chaque point de vue. Il me semble parfois que je pourrais faire un livre d’une seule journée de vie banale. Je n’arrive pas à choisir entre mes impressions celles que je veux mettre par écrit. Et lorsqu’après un tri douloureux je me décide à jeter les mots sur le papier, mon stylo me fait reperdre tout le bénéfice de mon sacrifice. Car je n’arrive pas à le rendre concis et abstrait. Dès que je veux m’exprimer, il me faut avoir recours à une ribambelle d’images. Le processus de ma pensée ressemble au déroulement d’un vaste film en couleurs. Et là où la plupart des gens définissent, caractérisent et simplifient une idée en trois lignes, moi j’en couvre au moins dix
– Ce que tu parais redouter par-dessus tout, conclut Hélène en riant, c’est que ton livre soit lu
– Exactement, dis-je en riant à mon tour.